Orthodoxe Géorgie

À quarante minutes de Gori, ville natale de Staline, la frontière avec l'Ossétie du Sud est gardée de grillages et de barbelés. La région a fait sécession de la Géorgie en 1992 et reste encore aujourd'hui le théâtre de tensions. À peine la voiture garée sur le bas-côté, à quelques dizaines de mètres de la route barrée par des militaires russes, une trentaine de personnes font irruption d'un chemin aval dérobé. Parés de leur toge, des prêtres précèdent des fidèles qui portent sur leurs épaules une grande croix. Ils chantent, nous dépassent et s'arrêtent entre le quatre-quatre de location et les bâches vertes, cachant le no man's land qui sépare les deux territoires. Ils érigent la croix face à la frontière, psalmodient encore dix minutes et disparaissent d'où ils étaient apparus. Nous sommes alors invités à quitter les lieux, que nous ne partageons plus qu'avec les gardes armés.

Des fidèles, après avoir érigé une grande croix métallique face à la frontière avec l'Ossétie du Sud.
Des fidèles, après avoir érigé une grande croix métallique face à la frontière avec l'Ossétie du Sud.

Une foi millénaire

Cet épisode est caractéristique de l'engagement religieux en Géorgie. Autour de 85% de la population se déclare orthodoxe, et nombreuses sont les reliques du passé témoignant d'une foi millénaire. Les superbes montagnes caucasiennes servent de décor aux pittoresques églises et monastères en pierre. L'église la plus impressionnante, celle de la Trinité de Gergeti, date du XIVème siècle. Près de Tbilisi, la capitale, un monastère a quant à lui été construit au VIIème siècle. Les deux bâtisses sont perchées au sommet de montagnes et dominent respectivement Stephantsminda, proche de la frontière russe, et Mtskheta.

Monastère de Jvari, à Mtskheta.
Monastère de Jvari, à Mtskheta.

Visiter ces édifices vieux de plusieurs siècles est toujours gratuit, au même titre que se perdre le long des crêtes formées par le long travail des plaques tectoniques. À vingt kilomètres au sud de Stephantsminda, Juta est par exemple le point de départ de magnifiques randonnées ponctuées de lacs. Conduire un véhicule tout terrain prend ici tout son sens : lorsque nous rejoindrons à nouveau la Route militaire géorgienne, principale artère reliant la Russie à la capitale, le chemin cahoteux sera barré d'une digue de graviers. Après avoir essayé de passer par-dessus et bloqué la voiture en son barycentre, nous déciderons de faire - non sans mal - marche arrière. Et de prendre une piste dérobée qui manquera de peu de nous retourner dans le caniveau...

Point de départ de randonnées, à Juta.
Point de départ de randonnées, à Juta.

Au bout du monde

Mais ce trajet n'était pas grand chose en comparaison à celui qui mène aux ruines de la forteresse de Zakagori. Nichée dans la vallée de Tuso, elle est excentrée de dix kilomètres par rapport à la route principale. Le chemin y menant semble être emprunté, le plus souvent, par des randonneurs plutôt que des automobiles. Il traverse rivières, bourbes et sols rocheux, mettant à mal les véhicules les plus entraînés et la concentration de ses passagers. Une heure de trajet chaotique plus tard, semé de doutes quant à la possibilité de continuer et de presque-demi-tours, nous arrivons au bout. Mauvaise nouvelle : il faudra revenir sur nos pas pour retrouver l'asphalte ferme... Mais bonne nouvelle : un monastère en rénovation affiche servir le déjeuner.

Deux nonnes, s'occupant de rénover un monastère de la vallée de Tuso.
Deux nonnes, s'occupant de rénover un monastère de la vallée de Tuso.

La présence d'un monastère à cet endroit est une surprise en soi. Il aura fallu passer plusieurs villages abandonnés en ruine et beaucoup de résilience pour l'atteindre. Une nonne installe alors une table à l'extérieur, avant de revenir une vingtaine de minutes plus tard. Alors que nous n'avons rien commandé, elle ramène avec elle une salade de tomates, du soulgouni - un fromage géorgien -, et du pain. Une fois le repas terminé, elle refusera d'en donner le prix, aimablement gênée par la question et précisant que les services monastiques sont toujours gratuits.

Un des villages semi-abandonnés de la vallée de Tuso.
Un des villages semi-abandonnés de la vallée de Tuso.

L'important n'était finalement pas la forteresse en elle-même, mais le voyage y menant. La colline sur laquelle ses ruines se juchent est par ailleurs gardée par des militaires, exhortant les visiteurs à se dépêcher. Il s'agit certainement du dernier poste avant que les frontières de l'Ossétie du Sud, de la Russie et de la Géorgie ne se rejoignent : interdiction, donc, d'aller plus loin. Sur le retour, un prêtre arrêtera notre voiture et nous demandera d'emmener avec nous deux hommes. Ils travaillent dans le second monastère des environs et effectuent normalement les dix fastidieux kilomètres à pied. Fortuite était notre présence...

Forteresse de Zakagori avec, en contre-bas, un poste militaire.
Forteresse de Zakagori avec, en contre-bas, un poste militaire.

Des cités troglodytiques

Retour aux alentours de Gori. Ouplistsikhé, bâtie pendant le premier millénaire avant Jésus-Christ, est une cité troglodytique composée de caves creusées dans la roche. Une église y a été construite, hors sol, au Xème siècle. S'il est impressionnant, ce complexe qui comportait jusqu'à sept cents grottes n'égale pas le site de Vardzia, beaucoup plus au sud. Celui-ci était constitué de trois mille grottes, et sa localisation est d'autant plus époustouflante. Les pièces sont excavées sur le flanc d'une haute falaise et s'enfoncent plus loin sous terre. L'ensemble monastique y a ici été construit au XIIème siècle, mais taillé dans la pierre plutôt que sorti de terre. L'église, haute de plus de neuf mètres, a su conserver ses peintures murales jusqu'à aujourd'hui.

Extérieur de l'église de Dormition, au cœur du complexe de Varzia.
Extérieur de l'église de Dormition, au cœur du complexe de Varzia.

Cité troglodytique et monastique de Vardzia.
Cité troglodytique et monastique de Vardzia.

D'autres monastères du genre, comme celui de David Gareji, à la frontière avec l'Azerbaïjan, sont disséminés à travers le pays. Et d'autres forteresses anciennes, comme celle d'Akhaltsikhé, près de la Turquie, ont encore la chance d'observer le temps qui passe. La Géorgie a un passé aussi riche que sa cuisine : khatchapouri, lobio, khinkali et lobiani sont autant d'exemples de plats typiques de cette région du monde. Une région surprenante et encore peu visitée.

Vue sur l'église de la Trinité de Gergeti, au coucher du soleil.
Vue sur l'église de la Trinité de Gergeti, au coucher du soleil.