La Transnitrie, ce pays qui n'existe pas

En Transnitrie, territoire sécessioniste de la Moldavie, l'horloge s'est arrêtée au temps de l'URSS. Le buste de Lénine trône fièrement devant la mairie de la capitale, Tiraspol, tandis que la faucille et le marteau communistes se font une place de choix à l'entrée des villes et sur les drapeaux. Avant sa dislocation en 1991, l'Union des républiques socialistes soviétiques était composée de régions et de républiques autonomes et fédérées. Les actuelles Transnitrie et Moldavie faisaient alors partie de la même entité, mais la première s'en est séparée avant même la chute du régime soviétique. Presque trente ans plus tard, les différences linguistiques à l'origine de la scission ne se sont évidemment pas résorbées.

Un bureau de poste, à Tiraspol.
Un bureau de poste, à Tiraspol.

Influence russe

Pour se rendre en Transnitrie, le moyen le plus économique est d'emprunter l'un des minibus ralliant Chisinau à Tiraspol (1). Les voitures procurées par les rares agences de location de la capitale moldave ne permettent de toute façon pas de se rendre de l'autre côté du Dniestr, fleuve à cheval entre les deux pays. Le visa nécessaire à l'entrée sur le territoire transnitrien est délivré à un point de contrôle, avant la ville de Bender. Avec ses allures de gare de péage, il arbore le rouge et le vert de la région ainsi que ses armoiries, datant de l'époque soviétique.

Le poste frontière est gardé par des militaires transnitriens, et non moldaves. Pour la Moldavie, contrôler la frontière reviendrait à accepter de facto l'existence d'une région sécessioniste, qu'elle considère toujours comme partie intégrante de son territoire. Si le contrôle est strict à l'aller et les postes de police réguliers sur le chemin rejoignant Bender, il n'en est rien au retour. La voie rapide menant à Chisinau, dont l'air est régulièrement gorgé de soufre, est calme et n'est surveillée que de ses radars automatiques - qui, la nuit, éblouissent les conducteurs à la manière de poids lourds en pleins phares...

Minibus, dont le panneau signale l'itinéraire en alphabet cyrillic : Chisinau - Tiraspol.
Minibus, dont le panneau signale l'itinéraire en alphabet cyrillic : Chisinau - Tiraspol.

Sur le blason de la Transnitrie, comme sur les panneaux de signalisation ou sur la gare d'arrivée, l'alphabet cyrillique est utilisé au détriment du latin. En Moldavie, ils coexistent pourtant et servent à écrire moldave et russe - la première langue étant retranscrite dans les deux alphabets, la seconde l'étant en cyrillique uniquement. L'influence russe se ressent ici beaucoup plus (2), le leu étant par ailleurs délaissé au profit de la rouble transnitrienne, dont le taux de change varie autour d'un euro pour dix-sept roubles (3). Cette monnaie n'étant reconnue nulle par ailleurs, les banques étrangères prennent les retraits effectués en rouble de Transnitrie pour des retraits en rouble russe.

Cantine de l'époque de l'URSS, dans une station de bus, à Bender.
Cantine de l'époque de l'URSS, dans une station de bus, à Bender.

Isolement international

Le pays n'est lui-même pas reconnu sur la scène internationale. Ses relations diplomatiques se limitent à trois autres États sécessionistes de l'époque de la chute de l'URSS : le Haut-Karabagh, séparatiste de l'Azerbaïdjan, ainsi que l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, séparatistes de la Géorgie (lire En Géorgie abandonnéee). Ses frontières ne sont pas délimitées sur Google Maps, intégrant le territoire à la Moldavie en tant que région autonome, comme reconnu par l'Organisation des Nations Unies (ONU). D'où son appellation, ironique mais non sans une pointe de déception de la part de ses habitants, de "pays qui n'existe pas".

La station de bus de Bender et sa mosaïque murale, très populaires en URSS.
La station de bus de Bender et sa mosaïque murale, très populaires en URSS.

Une carte du réseau de bus, dans la gare routière de Bender, faisant fi des frontières entre Moldavie, Transnitrie et Ukraine, dont les villes principales représentées ici sont respectivement Chisinau, Tiraspol et Odessa.
Une carte du réseau de bus, dans la gare routière de Bender, faisant fi des frontières entre Moldavie, Transnitrie et Ukraine, dont les villes principales représentées ici sont respectivement Chisinau, Tiraspol et Odessa.

Pourtant, au-delà de leur banque centrale et de leur monnaie distinctives, les Trasnitriens ont un président, un gouvernement et des institutions propres. Leur passeport ne leur permet en revanche pas de voyager. Selon l'endroit de naissance de leurs parents en période soviétique, ils peuvent se rendre à Chisinau pour réclamer un passeport moldave, russe, ou ukrainien. Les récentes tensions en Crimée ont ainsi eu un impact non négligeable sur eux. Sur fond de suspicion militaire, les tenants d'un passeport russe sont parfois interdits de territoire ukrainien, à quelques kilomètres à peine de leurs terres. Ceux qui souhaitent y séjourner sont soumis à des aléas géopolitiques qui bien souvent les dépassent.

Aux marges du tourisme

La ville ukrainienne d'Odessa, sur la Mer Noire, est un exemple de destination populaire. Bien plus que Chisinau, capitale de l'un des pays les moins visités d'Europe - voire du monde (4). Et l'on comprend très vite pourquoi : la ville est délaissée, parsemée de bâtiments abandonnés et de passages sous-terrains en piteux état. Seuls les amateurs de tourisme aventureux y trouvent alors leur compte, au détriment d'une population qui bénéficierait d'une planification urbaine moins désastreuse (5).

Un passage sous-terrain, à Chisinau.
Un passage sous-terrain, à Chisinau.

Une facade de bâtiment, à Chisinau.
Une facade de bâtiment, à Chisinau.

Tiraspol, évidemment moins visitée encore, est toutefois agréable à explorer. Le Dniestr, que des bâteaux dansants empruntent jusqu'au coucher du soleil, est bordé d'une plage escarpée en plein centre ville. Le pont étroit la rejoignant est le seul, à des kilomètres à la ronde, permettant de rallier les deux rives. À quelques centaines de mètres, l'unique autre moyen de traverser le fleuve est un vieux ferry soviétique. Il s'agit une sorte de plate-forme sur laquelle quelques voitures peuvent monter, retenue par une corde l'aidant à garder le cap sur la soixantaine de mètres séparant les deux berges. Agréablement étonnés de la présence d'étrangers, les Tiraspoliens en profitent pour s'intéresser aux raisons d'une visite si loin des circuits touristiques traditionnels. Une partie de la réponse est dans la question...

Difficultés économiques

À la nuit tombée, le long de la large avenue du 25 octobre, les fontaines s'illuminent et la musique retentit. Chisinau grouillait de nouveaux mariés et Tiraspol n'est pas en reste : le lieu public accueille ce soir une fête maritale. En dehors de ces festivités, la ville est un désert obscur que presque rien ne vient peupler. L'occasion de visiter l'une des usines qui faisaient la renommée de la Moldavie au temps de l'URSS. La Transnitrie était en effet le fer de lance de la république socialiste (6). Aujourd'hui abandonnée, l'usine de réparation automobile est surveillée et interdite à la visite. Mais arpenter la ville avec un local offre des laisser-passer et un brin de confiance.

Une des rues de Bender. Ici, les trolleybus sont importés de Biélorussie, où ils sont fabriqués.
Une des rues de Bender. Ici, les trolleybus sont importés de Biélorussie, où ils sont fabriqués.

Sa présence permet d'autres activités autrement impossibles : faire un tour de manège dans une fête foraine permanente, montée en 1982 et jamais rénovée ; monter au sommet d'une tour d'habitation, afin d'avoir une rare vue d'ensemble de la capitale ; discuter avec des locaux, à l'improviste, dans la ligne 19 du trolleybus reliant Bender à Tiraspol... Sept autres lignes du genre existent, désignées par les sept premiers chiffres arabes. Le numéro 19 n'a donc pas été choisi au hasard : il s'agit d'un hommage à l'escalade de violence survenue le 19 juin 1992, lors de la guerre du Dniestr.

Fête foraine de Tiraspol.
Fête foraine de Tiraspol.

Fête foraine de Bender.
Fête foraine de Bender.

S'attacher les services d'un natif permet donc, par dessus tout, d'en apprendre davantage sur la vie locale. Comment et pourquoi, quand l'empire soviétique battait son plein, des milliers de personnes décidaient de venir habiter ici. Comment et pourquoi, aujourd'hui, des milliers de personnes fuient l'un des derniers conflits gelés de la planète (7). D'une économie planifiée sous le chaud soleil d'Europe de l'Est à la concurrence sans merci de l'économie mondiale globalisée...

Vue sur un bâtiment, de nuit, à Tiraspol.
Vue sur un bâtiment, de nuit, à Tiraspol.


(1) Moins économique, il est en revanche possible de prendre un taxi.

(2) Cf. le référendum de 2006, autour de la question de l'indépendence.

(3) Certaines pièces, datant de 2014, sont fabriquées en composite de fibre et de plastique. Il s'agit des seules pièces en plastique au monde.

(4) Voir, par exemple, les statistiques de 2017 ou de 2019.

(5) Des travaux ont commencé suite au passage d'un blogger montrant l'état de la capitale, dont la vidéo est devenue virale en Moldavie.

(6) https://en.wikipedia.org/wiki/Moldavian_Soviet_Socialist_Republic#Economy

(7) Voir ces données et lire cet excellent article.

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