La Havane : rythmées rencontres

Courir à La Havane n’est définitivement pas aussi ressourçant qu’à Amsterdam. La pratique permet, tout au plus, de découvrir la ville sous un autre angle. Les vieilles voitures américaines peuplent encore les rues et noircissent l’air de leur passage, ajoutant à la chaleur matinale une pollution à laquelle personne ne peut échapper quand les poumons recherchent un peu d’oxygène. Heureusement, après la percée d’une Chevrolet ou d’une Pontiac qui roule depuis la moitié du vingtième siècle, la fumée opaque se dissout rapidement et la prochaine voiture n’apparaît que quelques dizaines de secondes voire quelques minutes plus tard. Les petites rues de Centro Habana (La Havane Centre), comme les grands axes reliant les villes cubaines, sont en effet peu fréquentées par les automobilistes – moins de 10% de la population possède une voiture. Et c’est ici que j’ai décidé, dès le lendemain de mon arrivée, de courir un peu.

Parc urbain à La Havane
Parc urbain à La Havane

Après quelques foulées dans les rues polluées de la ville et le long de la Malecón – longue avenue longeant l’étendue d’eau qui sépare le pays communiste de la terre promise du capitalisme – je décide de m’arrêter pour acheter une carte avec laquelle je pourrai accéder à Internet. Arrivé la veille et parti deux jours plus tôt, je n’ai toujours pas pu contacter mes proches. Cette déconnexion invite à se plonger intégralement dans le voyage, d’autant plus lorsqu’il se déroule seul : les habituelles distractions des réseaux sociaux disparaissent avec la difficulté rencontrée pour se connecter. Mes amis arrivent deux jours plus tard, et dormir dans une chambre partagée m’a permis de faire la connaissance de plusieurs personnes, dont une Chilienne avec qui je visiterai la capitale cubaine avant de partir pour Viñales. S’expatrier pour un temps, d’autant plus dans un pays radicalement différent, rapproche automatiquement les visiteurs et pousse inévitablement aux interactions.

Cependant, ma première soirée à La Havane se déroule seul. Malgré la fatigue du voyage, je décide de sillonner les rues au hasard pour commencer à appréhender la culture locale. Après avoir traîné au milieu de gamins qui jouent au foot entre deux trottoirs, je m’arrête un instant à la porte d’une maison dans laquelle une famille et des amis en transe chantent et dansent ensemble. Quelques mètres plus loin, alors que je photographie une voiture et un bâtiment tous deux délabrés, un homme posté sur le pas de sa petite rue commence à discuter avec moi. Malgré mon espagnol scolaire plutôt médiocre en ce début de voyage, il finit par m’emporter le long du chemin étroit sur lequel sont éparpillés quelques emballages de capotes ouverts.

Enfants jouant au foot dans une rue de La Havane
Enfants jouant au foot dans une rue de La Havane

Selon mes standards, sa maison est rudimentaire ; selon lui, elle dispose de tout le nécessaire. Visible dès l’entrée, une vieille télévision à tube cathodique habille un des coins du premier des deux étages. L’image saute et le son grésille pendant que nous allons au niveau supérieur, d’une surface de cinq ou six mètres carrés, et ne comportant rien que son lit. En bas, une petite cuisine se dresse entre une photo de ses enfants, accrochée au mur, et la porte d’entrée, toujours ouverte. S’il y a une chose que j’ai apprise lors de cette première soirée, c’est que les Cubains ne vivent pas côte-à-côte mais sans aucun doute ensemble. Nous sortons, il reprend sa place, me parle de Mitterrand qui a reçu Castro dans les années 90, puis une fillette et sa mère passent. Elles lui sont peut-être inconnues, mais il les interpelle et une nouvelle discussion s’enclenche. Je me dirige alors vers la place de la Révolution.

Vieille voiture dans une rue de La Havane
Vieille voiture illuminée par le coucher du soleil, dans une rue de La Havane

En chemin, un autre homme se joint à ma marche et me demande de quel pays je viens. Gardien de sécurité dans un hôpital, il ne gagne que 10 dollars par mois – la moyenne est aux alentours de 25 dollars. La maison dans laquelle il vit est la maison familiale mais, comme ma précédente rencontre dont j’ai oublié le nom quelques minutes plus tard, il doit payer l’électricité, l’eau et le gaz. Nous passons plus d’une heure ensemble, buvons un mojito et nous quittons. Il prend le bus, qu’il doit payer l’équivalent d’environ 4 centimes de dollar, tandis que je me dirige vers la Fabrica de Arte Cubano (fabrique d’art cubain). Cuba est réputé pour sa richesse musicale et ses danses enflammées, et cet espace culturel dans l’ouest du quartier Vedado accueille ce soir une représentation de son cubain. Il s’agit aussi d’un lieu d’exposition, mais plusieurs bars et un restaurant s’y nichent également : se situant dans une ancienne usine fabriquant de l’huile, le lieu est gigantesque.

La musique prend une place importante dans la vie des habitants de l’île. Dès le plus jeune âge, les enfants dansent au rythme de musiques aussi diverses que la salsa et le reggaeton. Des groupes jouent un peu partout, dans la rue comme dans les bars, dans les parcs comme dans les restaurants. A chaque fois, des danseurs fous se mêlent à la fête et exécutent des pas d’experts pour l’amateur que je suis. Tous les dimanches, la callejón de hamel (allée de hamel) en est le parfait exemple : au milieu d’une rue étriquée aux murs peints de couleurs vives, les musiciens se succèdent pour jouer de la rumba, tirant ses origines des esclaves africains de la fin du XIXᵉ siècle. Les percussions et la cadence de cette musique entraînante se marient parfaitement au charme de l’allée, chargée de décorations, de sculptures, de bancs en pierre et de peintures murales aux influences, elles-aussi, africaines. L’ambiance folklorique ne pourrait être plus immersive.

Cubain regardant par-delà une foule dansant la rumba
Cubain regardant par-delà une foule dansant la rumba dans la Callejón de Hamel, à La Havane
Statue de José Marti
Statue de José Marti, poète révolutionnaire emblématique du XXème siècle dont le nom est utilisé pour nommer rues, parcs, écoles, hôpitaux et autres lieux, dans la culturelle Callejón de Hamel, à La Havane

“Cuba es un país libre” (Cuba est un pays libre), martèle un homme passant devant Valentina et moi alors que nous sommes assis sur un banc. La fête terminée, nous nous sommes effectivement dirigés vers un parc offrant la possibilité de se connecter. J’ai posé mon appareil photo à côté de moi et, après nous avoir demandé d’où nous venions – début d’échange classique ici – l’homme insiste sur le fait que personne ne me volera quoique ce soit ici. Le sentiment de fierté qu’il dégage pour son pays résonne encore dans ma tête. S’il est souvent partagé, les Cubains n’hésitent en revanche pas à critiquer ouvertement certaines décisions du gouvernement. Tous sont heureux de la souveraineté – relative – acquise suite à la révolution de 1959 mais, comme je le verrai par la suite, beaucoup sont critiques envers la politique menée par le Parti Communiste de Cuba (PCC, parti unique). L’accès aux réseaux et la porte ouverte sur le mode de consommation occidental fait naître de nouvelles envies au sein de la population : le consumérisme fait son entrée, timidement mais sûrement, dans un pays communiste depuis une cinquantaine d’années.

La nuit tombée, l’importance de la musique et le sentiment de liberté qui habite les gens d’ici à son égard frappent à nouveau. Dans le bateau reliant Havana Regla et Havana Vieja, et sous les yeux d’un policier qui nous confira être habitué à ce genre de spectacle, un groupe d’adolescents chante à tue-tête des chansons aux sujets sensuels voire sexuels et sans équivoque. Ils sautent, crient et dansent très proches les uns des autres, l’une des participantes portant un enfant dans ses bras. Leur joie de vivre n’a d’égal que l’aspect surréaliste de la scène. L’embarcation à quai, tout le monde descend et, un peu plus loin, une autre adolescente du groupe trébuche et s’étale sur le sol. Le groupe, y compris la cascadeuse, est hilare. Bienvenue à Cuba !

Maison ouverte sur une rue de La Havane
Maison ouverte sur une rue de La Havane pendant la nuit

Quelques photos supplémentaires :

Personnes assises le long de la Malecón
Personnes assises le long de la Malecón, à La Havane
Dame sur son balcon
Dame sur son balcon, à La Havane
Coucher de soleil sur un bâtiment de La Havane
Bâtiment délabré sous la lumière chaude du coucher de soleil de La Havane

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