Cuba et Internet

Les casas particulares (sortes de maisons d’hôtes cubaines) affirment souvent disposer d’un accès à Internet. Dans la plupart des cas, il n’en est pourtant rien. L’espoir le moins fantaisiste est, il me semble, d’être en capacité de se connecter depuis la casa via l’une des bornes Wi-Fi qu’a placées l’entreprise gouvernementale de télécommunications Etecsa – qu’il s’agisse d’un relai ou bel et bien d’une de leurs bornes. Même s’il est techniquement possible de souscrire à une box, je n’en ai vu dans aucun logement au cours des trois semaines passées à Cuba. Pour communiquer avec l’extérieur du pays via Internet, il faut inévitablement trouver l’un des – ou, comme à Playa Larga ou Baracoa, le seul et unique – parcs dans lequel se trouvent les boîtiers permettant de mettre en pause l’immersion dans la vie cubaine. L’immersion subsiste cependant jusqu’aux tous derniers instants : selon la fréquentation, il faut parfois faire preuve de beaucoup d’abnégation pour se connecter, en usant d’une patience régulièrement mise à rude épreuve dans le pays.

L’achat d’une carte de navigation (tarjeta de navegaciòn), indiquant dans le coin supérieur gauche un identifiant de douze chiffres, est alors inéluctable. Sous l’identifiant se trouve une partie à gratter, ne laissant malheureusement pas découvrir un gain particulier mais un mot de passe de la même longueur. En réalité, obtenir cette carte est déjà une victoire en soi : le temps nécessaire pour l’acheter dépasse bien souvent l’entendement. Cubains et touristes font en effet la queue devant les kiosques ou les boutiques Etecsa, prises d’assault dès leur ouverture pour acheter accès à internet, téléphones ou cartes prépayées permettant d’appeler en utilisant les nombreux téléphones publics. Lorsqu’une nouvelle personne se joint à l’attente, il demande au dernier de se manifester en demandant “¿Último?” (Dernier ?). La queue n’est jamais une ligne organisée mais plutôt une chaîne dans laquelle chacun des maillons ne connait que le précédent et le suivant. Chacun essaie de trouver un coin d’ombre ou un endroit où s’asseoir, et chacun sait que son tour viendra après la personne lui ayant répondu. Impossible de savoir, cependant, quel est l’ordre des individus arrivés plus tôt.

Personnes attendant à l'extérieur d'ETECSA
Personnes attendant à l’extérieur d’ETECSA, entreprise gouvernementale de télécommunication, à Trinidad

Le fonctionnement de l’entreprise étatique n’en est pas moins étonnant. Les gens attendent patiemment, écrasés par la chaleur de l’après-midi et forcés de rester à l’extérieur. Un garde, matraque à la ceinture et costume ressemblant étrangement à l’uniforme policier, s’assure que la porte opaque qui ne permet de voir que de l’intérieur reste fermée. La salle climatisée n’est réservée qu’à quelques personnes, au nombre de chaises et fauteuils disponibles pour attendre tout en restant assis. Interdiction formelle de patienter debout : le garde veille. Un client en ayant fini s’en va et laisse l’un des bureaux vacant, tandis que le suivant comble instantanément la place et permet à un autre d’échapper quelques temps à l’ardeur du soleil. À son tour de s’installer au frais, confortablement assis.

Homme sur son ordinateur
Homme sur son ordinateur, dans un parc de La Havane avec Wi-Fi, pendant qu’un groupe de jeunes joue au foot

Une carte coûte 1 dollar, représentant 1/25ème du salaire mensuel moyen national. Autant dire que peu peuvent se permettre d’accéder longuement à Internet, d’autant qu’une de ces cartes ne permet qu’une heure de navigation.  Il est possible de l’écouler en plusieurs fois, ce qui ne va pas sans le développement de capacités mnésiques formidables, le mot de passe d’une douzaine de caractères devant être saisi encore et encore. Puisqu’il faut généralement se rendre dans un parc public pour s’en servir, l’heure se consume évidemment plus lentement que s’il était possible de l’entamer partout, tout le temps. A quelques mètres des gamins qui jouent s’assoie alors sur un muret, l’ordinateur portable sur les genoux, un touriste ou un cubain ayant les moyens de se l’accorder ; au côté des couples qui s’enlacent fleurissent, à la tombée de la nuit, des visages éclairés sur les bancs et tout autour des fontaines. Les locaux en profitent pour appeler des proches à l’étranger, et les mots qu’ils échangent d’habitude avec leurs voisins s’échappent à présent dans les réseaux. Chose peu commune, certains Cubains sont à présent seuls, et semblent eux aussi parler dans le vide.

Personnes absorbées par leur téléphone
Personnes absorbées par leur téléphone, près d’un point Wi-Fi, dans une rue de La Havane
Officier utilisant son téléphone sur son cheval
Officier utilisant son téléphone sur son cheval, derrière une place où il est possible de capter le Wi-Fi, à Trinidad

Pour ceux qui ne veulent pas se joindre aux attentes interminables devant les bureaux Etecsa, il faut noter la présence de locaux qui achètent plusieurs cartes et les revendent deux à trois fois plus cher dans les parcs ou aux alentours. Quoiqu’il en soit, le prix sera moins cher que l’utilisation de son propre forfait étranger. Deux minutes après avoir oublié de couper les données mobiles de mon téléphone et sa’s même avoir ouvert le moindre site, Free est formel : “Votre encours sur le service internet à l’étranger est supérieur à 50€”. Heureusement, ils ont unilatéralement décidé de couper le service une fois ce seuil atteint. Deux mois de salaire cubain se sont évaporés dans ma poche…

Ceux qui ne peuvent se permettre d’avoir un téléphone portable utilisent les nombreux téléphones publics accrochés aux murs ou, comme de grands arbustes, sortant du sol. Les smartphones les moins chers coûtent près de deux fois le salaire moyen, mais il est possible de trouver un de ces téléphones en vogue au début des années 2000 en Europe pour une vingtaine de dollars. Si, en France, les cabines téléphoniques sont vouées à disparaître d’ici à la fin de l’année 2018, elles ont de fait encore la vie belle à Cuba. Contacter un ami via son téléphone personnel coûte entre 10 et 35 centimes de dollar selon l’heure de la journée ; utiliser l’un des dispositifs publics revient à environ vingt-cinq fois moins cher, le prix variant cette fois-ci également selon la distance entre l’appelant et l’appelé. Les prix sont tout à fait transparents puisque, même si j’ai appris ces différences au fil d’une discussion avec un local, ils sont disponibles sur le site de la compagnie Etecsa.

Couple utilisant un téléphone public
Couple utilisant un téléphone public, à l’extérieur d’une boutique de Cienfuegos

L’entreprise gouvernementale fait aussi office de cybercafé – sans les cafés. De vieilles machines qui utilisent encore Windows XP, sorti en 2002 et complètement désuet, sont posées sur des tables dans la même pièce que les vendeurs de cartes et de téléphones ou, parfois, dans une pièce adjacente. À l’heure où les travailleurs d’ici réclament le droit à la déconnexion, certains aimeraient déjà pouvoir se connecter…

Dame utilisant un téléphone public
Dame utilisant un téléphone public dans une rue de Las Tunas

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